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Préambule
:
Le
syndicalisme, les organisations syndicales, la CGT en
particulier, apparaissent et sont perçus
dans l’opinion de manière contrastée. L’un
des derniers sondages réalisés par l’institut CSA à
la demande de la CGT reflète assez bien cette situation. Il
montre que l’image du syndicalisme ne sort pas indemne des conflits
actuels et notamment de celui du printemps 2003 sur la question de la
retraite. Ainsi, on parle beaucoup dans les « salons »,
les clubs de réflexion, de la faiblesse
du syndicalisme en France, pour en même temps s’extasier
sur le syndicalisme fort tel qu’il existe par exemple en Allemagne.
Ceci doit être relativisé et resitué dans le
contexte actuel. En effet, le syndicalisme « à
l’allemande » est en crise lui aussi, il a atteint ses
limites. Je vous renvoie à un article paru dans le « Monde
Diplomatique » de février 2004 sous la plume de Udo
Rehfeldt, qui s’intitule : « La défaite
programmée des syndicats allemands ». Je vais vous
livrer les extraits qui me semblent les plus marquants.
Cette
approche sur le syndicalisme français, sa faiblesse que
semblent regretter le patronat et les décideurs en général
qui veulent en face d’eux des interlocuteurs représentatifs,
recèle à la fois une part de vérité, une
grosse ficelle de calculs et surtout beaucoup d’ hypocrisie.
La part
de vérité :
Moins
de 10% des salariés sont syndiqués dans notre pays
dont une large majorité qui l’est dans le secteur public et
la fonction publique. Dans le secteur privé, exception faite
de quelques « bastions historiques »
( la chimie, le livre, les ports et docks, l’industrie d’armement
et l’automobile dans une moindre mesure), la syndicalisation est
très faible. Dans les petites et moyennes entreprises, le
syndicalisme n’existe pratiquement pas où avec beaucoup de
difficultés.
La grosse
ficelle :
c’est le syndicalisme
qui nous est vanté, celui d’accompagnement, celui qui
participe activement à la gestion des affaires pour le compte
des trusts internationaux, des grandes firmes multinationales et des
pouvoirs financiers qui vont de pair.
Beaucoup
d’hypocrisie : Ceux-là même qui pleurent sur la faiblesse du
syndicalisme français, réclament des « partenaires
sociaux » représentatifs, appartiennent dans le
même temps aux cercles bien
pensant de ceux qui cassent systématiquement et
scientifiquement le syndicalisme existant, celui qui conteste, qui
combat. Au rang de ces clubs d’intellectuels,
on trouve bon nombre de cabinets d’experts et de consultants en
relations sociales, d’hommes politiques, de syndicalistes. On y
découvre la présence de personnalités telles que
monsieur Bernard Praderie, ex-DRH chez Renault. Ce personnage
haut en couleur a gagné sa notoriété en
affirmant qu’à la fin de chaque
conflit social, il est essentiel, primordial, vital que les salariés
qui l’ont mené ressentent « le sentiment de
l’échec », celui qui donne un goût si amer
dans la bouche qu’il coupe l’envie de recommencer.
La période
actuelle et l’action du gouvernement Raffarin sont propices à
rendre heureux ces joyeux lurons. Qu’il s’agisse de la loi de
modernisation sociale, du rapport Virville programmant une remise en
cause sans précédent du code du travail et des
garanties collectives, de la criminalisation de l’action syndicale,
les attentes du Medef et des libéraux sont comblées
au-delà de leurs espérances. La floraison des plans
sociaux, l’abrogation de la loi sur les licenciements traduisent
cette liberté retrouvée du grand patronat pour qui « la
récréation est terminée ». Merci
monsieur Raffarin d’en avoir sifflé la fin et de revenir aux
vraies valeurs que sont celles du travail, de la famille et de la
patrie libérale.
OUI, que le
syndicalisme français soit caractérisé par une
faiblesse numérique de ses
membres, une implantation difficile et très inégale est
une réalité. Mais que ce syndicalisme là soit
aussi capable de générer des
mouvements sociaux, de mobiliser des milliers, voire des
millions de salariés est également une réalité.
Nous avons vécu ce phénomène lors du conflit de
l’hiver 95 contre le plan Juppé, aux Finances en 2000 contre
le plan Sautter, aux Douanes contre la plan Auvigne. Plus récemment
pour l’augmentation de l’ indemnité de risque en
surveillance (printemps 2002), le plan Fillon 2003 sur la réforme
des retraites, y compris si nous avons été mis en
échec.
Le
mouvement social et le syndicalisme qui en est un des acteurs sont
capables de mettre en échec les volontés de remise en
cause des acquis sociaux des salariés de ce pays. Les
conflits sont multiples et très nombreux dans la période.
Qu’il s’agisse des intermittents, des salariés de Radio
France, des chercheurs, des enseignants, des hospitaliers, des
employés de chaînes de restauration rapide, pas un jour
ne se passe sans que le ciel social ne soit menaçant.
Cette
réalité diverse, complexe est à la fois le fruit
d’une histoire, de caractéristiques propres au syndicalisme
français, au mouvement social en général et
d’une crise que vivent ce syndicalisme, ce mouvement social dans
une société elle aussi en crise et en pleine mutation.
Aussi,
aborder et étudier le syndicalisme en Douane aujourd’hui
nous amène naturellement et de manière obligée à
un rapide survol de notre histoire avec un grand « H »
(« H » pour histoire mais aussi
pour humilité car je n’ai ni les connaissances ni la
prétention de me présenter comme un historien du
syndicalisme) et des caractéristiques propres au syndicalisme
CGT. Ceci nous conduira à nous pencher sur les éléments
constitutifs de la crise du syndicalisme et du nôtre en
particulier. Nous devons le faire pour mieux appréhender les
évolutions, opérer les tournants nécessaires
afin d’avancer en croisant nos expériences, nos
critiques et nos propositions. Le syndicalisme aux Douanes et
ailleurs sera ce que nous en ferons toutes et tous mais ensemble.

Le retour aux sources
Le
syndicalisme, c’est avant tout une production humaine, une
construction au service de la défense d’intérêts
de « catégories », d’une « classe
sociale ». Etymologiquement, le terme « syndicat »
vient du mot « Syndic » (du latin
syndicus et du grec sundikos ; sun signifiant « avec »
et « diké » procès). Il y a là
une notion de conflit d’intérêts. Le syndic était
celui qui était nommé pour prendre soin des affaires
d’une communauté, d’un corps dont il est membre (ex :
le syndic des notaires, celui des gens de mer).
Depuis
la plus haute antiquité les artisans et commerçants se
sont toujours regroupés en Corporations chargées de
défendre les intérêts de leurs membres. Peut-on à
leur égard parler d’organisations syndicales ? Elles
fonctionnaient plutôt comme des « Conseils de
l’ordre » et elles étaient chargées à
la fois de définir et se porter garantes des conditions de
l’exercice d’une profession donnée strictement
hiérarchisée de « l’oeuvrier »
jusqu’au « Maître » tout en défendant
les privilèges associés à l’exercice de la
profession, eux-mêmes fonction du rang hiérarchique au
sein de la Corporation ... et donc de la société civile.
Mais les corporations
savaient s’organiser collectivement pour la défense de leurs
intérêts en solidarisant dans cette action l’ouvrier
et le patron. Les pharaons en leur temps ont déjà
mesuré leur puissance lorsque les ouvriers affectés à
la construction des pyramides cessaient le travail (plusieurs mois
durant !) tant qu’ils n’avaient pas reçu leur paye.
Reste que la « tentation corporatiste » est
encore souvent d’actualité aujourd’hui dans certaines
organisations syndicales et nous ne sommes pas hors de danger.
Le
syndicalisme prend sa source dans les fondements même de la
révolution française. C’est en effet le passage du
féodalisme à l’économie de Marché, la
libération de la force de travail du servage pour la mettre
sur le marché comme une vulgaire marchandise qui va créer
les conditions de son développement. Mais c’est la
révolution française qui marque de manière
nette, brutale et irréversible le passage d’une société
à une autre, bouleversant les rapports sociaux antérieurs.
Il
y a désormais l’individu-citoyen d’un côté,
l’Etat-Nation de l’autre (on note à ce propos
qu’Etat-Nation s’écrit avec des majuscules contrairement à
individu-citoyen). Le contrat de travail s’établit de gré
à gré entre individus « consentants »,
chacun se cherche un patron, négocie pour lui-même les
conditions de son travail et sa rémunération. D’où
le besoin de se rassembler pour le bien de tous et de chacun.
Il
convient en parallèle de lier ces évolutions à
celles du paysage économique. Nous sommes dans le cadre de la
première révolution industrielle. Celle-ci repose
essentiellement sur la mécanisation, née de progrès
techniques déterminants dans les industries textile, minière
et métallurgique (machine à vapeur, mécanisation
de la filature et du tissage, extraction du charbon). Apparue en
Grande-Bretagne à la fin du XVIIIe s. avant de se propager au
reste de l’Europe. La deuxième révolution
industrielle (dans les années 1880) est liée à
l’utilisation de nouvelles énergies (pétrole, gaz,
électricité) et à des inventions majeures
(moteur à explosion, éclairage électrique,
téléphone, etc.).
D’entrée
de jeu le syndicalisme, la libre association des ouvriers, des
salariés pour se défendre face à l’exploitation
est perçue par la nouvelle classe dominante, la bourgeoisie,
comme une entrave insupportable au libre marché du travail,
comme une menace contre sa toute puissance nouvellement affirmée.
Pour
les salariés au contraire, se grouper pour lutter, s’unir
pour gagner de meilleures conditions de travail et d’existence est
rapidement perçu comme essentiel, vital, primordial. Chez les
ouvriers bien sûr, mais aussi, bien que cela soit moins connu,
chez les fonctionnaires et singulièrement ceux des Finances.
J’ouvre une petite parenthèse pour préciser que sous
l’ancien régime, l’Administration s’occupe
essentiellement de Police, de Justice et des Finances. C’est une
administration dirigée par des intendants et leurs subdélégués
qui ont délégation de l’absolutisme royal dont ils
sont l’incarnation. Cette fonction publique n’excède pas
50000 personnes. Je referme la parenthèse. Jeanne
Siwek-Pouydesseau, chercheuse et historienne, relève que
« l’administration des Finances, qui était la
plus nombreuse et la mieux organisée, connut des mouvements
d’employés dés 1790, quand fut envisagée la
suppression de la Ferme et de la Régie Générale ».

La ferme
générale
A la veille de la
Révolution de 1789, presque tous les
droits de Traite et autres droits indirects (y compris la
fameuse Gabelle, l’impôt sur le sel, et le nombre de droits
des tarifs locaux) sont affermés
(loués) par bail de 6ans à une compagnie de financiers
(les traitants ou partisans) connue sous l’appellation de Ferme
Générale. Le pouvoir royal, afin de remplir ses
caisses, fait lever l’impôt par des sous-traitants. La Ferme
Générale a son siège à Paris. Ses bureaux
centraux emploient près de 700 personnes dont…deux
chapelains.
La direction de la
compagnie est assurée collégialement par les fermiers
généraux qui se réunissent en « comités »
spécialisés et se répartissent le contrôle
des services extérieurs. Il existe cinq grosses fermes. On
compte 42 directions et près de 25000 agents
appartenant à deux branches d’activité :
celle des « bureaux » qui vérifie,
liquide et perçoit les droits et taxes ; celle des
« brigades » qui prévient, recherche et
réprime la contrebande.
Le bail de la Ferme
Générale représente une colossale manne
financière portant sur plus de 50% des recettes publiques.
Elle est très impopulaire et ses employés hais par la
population qui voient en eux le pouvoir monarchique et la répression
qui l’accompagne, qu’elle soit financière ou physique.
Avec la révolution
française naît l’administration des douanes modernes.
Les barrières intérieures sont supprimées par la
Constituante ainsi que la Gabelle du sel. Suite à la
résiliation du bail en mars 1791, la Ferme Générale
est nationalisée alors que ses effectifs sont ramenés à
15000. C’est dans ce climat que les employés, nos ancêtres
en quelque sorte, se réunissent en Assemblées
générales, elles même coordonnées en
Comités. Nos douaniers de l’époque signèrent
des pétitions et des adresses à l’Assemblée
Nationale. Certains proposèrent même que les employés
élisent leurs supérieurs hiérarchiques. Quelle
clairvoyance !
Nos
« collègues » réclamaient des
garanties dans le recrutement, l’avancement, la procédure
disciplinaire, les retraites. Rien
de moins. Précision étant faite que nous sommes en
1790. L’histoire n’est-elle pas un éternel
recommencement ?

les
prémices en trois dates, périodes essentielles
1791
En
France, c’est la révolution qui signe l’émergence
du fait syndical et paradoxalement
en interdisant le 14 juin 1791 toute forme d’organisation
professionnelle. C’est au nom de la liberté du travail que
la bourgeoisie révolutionnaire procéda définitivement
à la dissolution des corporations et, bien entendu, à
la prohibition des compagnonnages.
La loi Le Chapelier
décrète non seulement « l’anéantissement
de toutes espèces de corporations » mais « qu’il
est défendu de les rétablir sous quelque prétexte
que ce soit ». Cette loi interdit de fait tout
regroupement professionnel des salariés sur la base de leurs
prétendus intérêts communs.
Elle empêche
également la pétition, la manifestation et la grève.
Cela est d’autant plus surprenant de la part de cet homme Isaac Le
Chapelier né à Rennes en 1754 , avocat, qu’il
participa à la rédaction du texte du « serment
du jeu de Paume » et présida la Constituante lors
de la fameuse séance du 4 août 1789 qui restera la nuit
de l’abolition des privilèges. Cela ne lui porta pas chance
puisqu’il fut guillotiné à Paris en 1794 au moment de
la terreur. Cette période est très difficile pour la
toute jeune révolution. La coalition ennemie des autres
monarchies en Europe veut mettre par terre ce pays qui a renversé
la royauté et bouleversé ainsi l’ordre établi.
Les guerres font rage sur tous les fronts.
Entre
1792 et 1795,
la Convention nationale remplace la législative.
Les victoires se succèdent (Valmy, Jemmapes) : la
Belgique et la Savoie sont annexées. La première
République est proclamée (21 septembre 1792). Cette
république naissante doit faire face à une coalition
anti- révolutionnaire acharnée et revancharde. Le roi
est exécuté le 21 janvier 1793. Un gouvernement
révolutionnaire est institué. Il installe la Terreur.
De 1795
à 1799,
le
Directoire succède à la convention et un tout jeune
général, victorieux des anglais en 1793 à
Toulon, remporte des victoires en Italie et en Egypte. IL s’agit du
général Bonaparte qui de retour à Paris installe
le consulat par le fameux coup d’état du 18 brumaire auquel
succèdera l’empire. Les guerres
napoléoniennes changent radicalement l’orientation de la
politique douanière. Pour préserver l’approvisionnement
du pays et face à l’ennemi, les gouvernements se font
prohibitionnistes. Le blocus
continental marquera l’apogée de cette évolution.
35.000 douaniers veillent sur les frontières et
vous pouvez voir des vestiges de ce passé en vous promenant le
long du littoral sur les chemins ou sentiers des douaniers. Ils sont
parsemés de cabanes, de postes de garde, de guérites et
sont repris bien souvent au patrimoine national. La création
en 1811 du Ministère des Manufactures et du Commerce
dont Collin Directeur Général des Douanes de 1801 à
1812, devenu comte de Sussy, sera l’unique titulaire, a pour effet
de soustraire l’administration des Douanes au ministère des
Finances.
De
la question de la militarisation de la Douane
Le
recrutement des agents augmentant avec l’extension des conquêtes
impériales, on fait de plus en plus appel à d’anciens
militaires. L’armée elle-même sollicitera et imposera
parfois l’appui des douaniers, d’ailleurs on verra souvent
ceux-ci aller volontairement au combat pour appuyer des unités
en difficulté.
Il est donc normal de
penser que cette administration, par l’importance croissante de ses
effectifs (jusqu’à 40.000 hommes) et des territoires qu’elle
doit contrôler, par le port d’un uniforme, d’une arme à
feu et d’un sabre, par la rigueur de sa discipline, sa combativité,
son habitude du danger face aux contrebandiers et son aptitude à
participer à des opérations de guerre, souvent en
première ligne de part leur implantation aux frontières,
pouvait inciter Napoléon à militariser définitivement
le corps des Douanes en l’intégrant au Ministère de
la Guerre.
Mais les deux ministres
de tutelle de l’intérieur (dans le cadre des opérations
de police auxquelles participaient nos collègues de l’époque)
et des Finances et surtout le Directeur Général des
Douanes, Collin de Sussy, ont su faire valoir que l’unité du
corps des Douanes ne pouvait se diluer dans l’immensité de
la Grande Armée et perdre ainsi toute efficacité. Ils
considéraient que les agents devaient rester dans tous les cas
et en toute occasion sous l’autorité de leurs chefs naturels
(inspecteurs, contrôleurs et officiers).
La
Douane devait garder son autonomie vue la particularité de ses
missions : rôle économique et fiscal et protection
du commerce intérieur et extérieur de l’Empire. Ces
tâches primordiales furent accentuées par le décret
de Berlin du 21 novembre 1806 instaurant le Blocus Continental.
Le personnel des
brigades tout en souhaitant obtenir un statut et une paye plus
favorable était opposé à une intégration
dans l’Armée, mais ne refusait pas la militarisation qui
se traduisait notamment par le port de l’uniforme. Ce dernier,
devenu obligatoire depuis 1801, permet de se distinguer des civils,
d’entretenir l’esprit de corps et de se faire respecter des
soldats des autres armes.
Il
faut rappeler que les douaniers paient leur uniforme, leur armement
et les logements construits grâce aux prélèvements
opérés sur leur solde. C’est ce qui donne
naissance à la Masse, de l’expression « mettre à
la masse », c'est-à-dire partager les dépenses,
mutualiser les charges. Pour la petite histoire, sachez qu’un
capitaine d’administration des Douanes, un chef de service
surveillance d’aujourd’hui en quelque sorte, était chargé
de tenir la caisse de cette masse dans l’Est de la France. Un beau
jour ce capitaine disparut avec la caisse et la Direction Générale
décida de prendre en charge la gestion afin de prévenir
tout acte de malveillance.
La para militarisation
des brigades est une réalité, mais sa militarisation
proprement dite ne fut jamais fixée statutairement malgré
les tentatives du Ministère de la Guerre et le désir de
Napoléon de mettre fin à cette situation bicéphale
du douanier mi-civil, mi-soldat.
Ainsi la militarisation
des Douanes existait dans les faits, mais n’a jamais été
officialisée par un texte législatif sous l’Empire
comme sous la Restauration et les Cents Jours. Il faudra attendre les
ordonnances de la Monarchie de Juillet de 1831 et 1832 pour que
soient créées les légions et compagnies de
guides à l’initiative du Maréchal Soult, Ministre de
la Guerre et du Baron Louis, Ministre des Finances. La
militarisation devient effective mais les règlements et moyens
de lutte contre la fraude et la contrebande demeurent du ressort de
la Direction générale des Douanes. Ainsi le service
actif est intégré à l’armée sauf en ce
qui concerne ses missions spécifiquement douanières. Ce
statut de 1831 a duré près d’un siècle. En
1870, 1914 et 1939, le corps militaire des Douanes a été
rappelé à l’activité sous l’autorité
du Ministre de la Guerre.
Après
la défaite de 1870, « la débâcle »,
pour reprendre le titre d’un ouvrage remarquable d’ Emile Zola
sur la question, des bouleversements importants vont ébranler
les rangs de l’armée et cela aura des répercussions
sur l’organisation des services actifs des Douanes lors des
périodes de conflit. Ainsi le 2 avril 1875, un décret
établi les bases de l’organisation nouvelle des brigades du
service actif des Douanes.
Les
quinze années couvertes par ces deux régimes, les
douaniers ne les ont jamais tout à fait effacées de
leur mémoire. A plus ou moins bon droit, ils font remonter à
cette époque certaines de leurs traditions, notamment le cor
de chasse et la grenade, ainsi que la bande garance de leur pantalon
d’uniforme. Lors de la défaite ultime de Napoléon à
Waterloo, les douaniers se sont battus bravement avec zèle,
fidélité et dévouement. Le général
Hugo, père de Victor et commandant de places fortes dans le
Nord et l’Est, précise dans ses écrits qu’il n’est
secondé que par les douaniers et qu’il ne peut compter que
sur eux. Ces derniers avec d’autres éléments de
l’armée arrêterons les prussiens dans leur avance afin
de peser sur les conditions de la fin des combats et éviter
ainsi à la France des sanctions plus lourdes. Les douaniers se
sont retranchés à Givet, longwy et à Belfort et
ne rendent les armes qu’après la signature de l’armistice,
faute de munitions et de vivres. Les derniers défenseurs
seront les douaniers des Ardennes qui se battront jusqu’à la
fin dans le poste de Faudes près de Givet.
La Restauration et la
IIième République vont succéder à
l’empire. Sous la Restauration, l’entrée dans
l’administration et la conservation du poste sont liées à
l’engagement politique actif lors des élections. Ainsi par
exemple, le 9 mai 1820, Villèle, Ministre des Finances
adresse à ses fonctionnaires cette circulaire : « les
collèges électoraux vont se réunir, le
gouvernement ne pourrait accomplir sa tâche s’il n’était
secondé par les agents dont les emplois attestent sa
confiance. Ceux qui dépendent de mon ministère doivent,
pour les conserver, contribuer au choix des députés
sincèrement attachés à la monarchie légitime
et aux institutions que la sagesse du Roi nous a données ».
Déjà sous
le premier Empire, les fonctionnaires étaient astreints au
serment de fidélité à l’Empereur. Le Ministre
Berlier déclare, au cours d’un débat au Corps
législatif : « la position spéciale
des fonctionnaires publics peut, et doit même en plusieurs
circonstances, leur faire interdire ce qui est licite à
d’autres ».
Les ordonnances du 25
juillet 1830, dissolvant la Chambre, restreignant le droit de
vote et supprimant la liberté de la presse, provoquent la
révolution de Juillet (« les 3 Glorieuses en
référence aux trois journées des 27, 28 et 29
juillet) qui renverse le pouvoir autoritaire et réactionnaire
incarné par Charles X qui abdique. La Monarchie de Juillet
s’installe. Ce retour en force de la monarchie, dans une France
occupée par les forces étrangères de la
coalition, permet un essor considérable de la bourgeoisie
possédante. C’est dans cette France conservatrice
qu’éclate à Lyon en 1831 la révolte des
Canuts, ces ouvriers tisseurs de soie. Ils voulaient faire
respecter le tarif salarial qu’ils venaient d’obtenir et que le
patronat des tisserands ne voulait pas verser. Une armée
conduite par Soult écrasa ce mouvement dans le sang. On
dénombra plus 357 morts.
Les
journées de Février 1848 en France, mais aussi
en Allemagne et dans une moindre mesure en Europe, font évoluer
la situation politique de notre pays. Ainsi la seconde République
est proclamée et engendre des avancées
« démocratiques ». Il s’agit notamment
de l’instauration du suffrage universel, du rétablissement
de la liberté de la presse et de réunion. Ces
évolutions positives seront de courte durée et
laisseront rapidement la place à un conservatisme qui
favorisera l’arrivée de Louis Napoléon Bonaparte en
1852, année qui signe la fin de la seconde République
et l’avènement du second Empire. Quand Napoléon III
accède au pouvoir, il encourage la création de sociétés
de secours mutuels.
On
trouve déjà trace de ces Groupement au lendemain même
de la Révolution de 1789. Celle-ci imprime un tournant décisif
énoncé dans l’article 21 de la Déclaration des
droits de l’homme et du citoyen du 24 juin 1793 : « Les
secours publics sont une dette sacrée. La société
doit la subsistance aux citoyens malheureux, soit en leur procurant
du travail, soit en assurant les moyens d’exister à ceux qui
sont hors d’état de travailler ».
Le droit moderne à une sécurité sociale est
ainsi affirmé. Ces groupements précèdent la
constitution des syndicats et traduisent le long cheminement de la
conscience de classe. Les sociétés mutuelles (ou
fraternelles) qui en découlent sont la première forme
d’organisation ouvrière. Elles se développent aux
côtés des anciens compagnonnages qui vont continuer à
jouer un rôle dans les rapports sociaux jusqu’à la
révolution industrielle. Elles trouvent leur raison d’être
dans la recherche d’une solidarité des travailleurs devant
les malheurs de l’existence : la maladie, l’accident, la
mort.
Aux Finances, des privilégiés ou des
précurseurs ?
En 1673 Colbert instaura un système de pensions pour les
officiers de navires ; à compter de 1762 la Ferme
générale instaure un système (qu’elle
généralise en 1768 aux employés des brigades)
financé par deux sources, l’une patronale, l’autre
salariale. Il s’agissait d’assurer des moyens d’existence aux
employés de la Ferme générale afin que ceux-ci
ne spolient pas leurs employeurs durant leur période
d’activité ou d’éviter qu’ils ne deviennent des
fraudeurs ou des contrebandiers à l’issue de l’occupation
de leur emploi. La menace pesait ainsi sur les anciens employés
de se voir supprimer leur pension s’ils étaient convaincu de
vol ou de contrebande directement ou indirectement. C’est ainsi que
la pension assure un lien permanent et indéfectible entre
l’Etat employeur et le fonctionnaire. C’est une des raisons
essentielles qui font que l’on parle de pension et non de retraite.
La pension est la continuité de l’activité. Le
fonctionnaire pensionné est toujours assujetti à
l’obligation de réserve et au secret professionnel. C’est
une garantie importante pour préserver les intérêts
de l’Etat ainsi que ceux des citoyens dans leur ensemble. Il ne
s’agissait donc pas dans ce cas là, comme dans beaucoup
d’autres d’ailleurs, d’un excès de bonté de
Colbert et de ses successeurs.
Quand Napoléon
III donne un statut à ces sociétés, il prémunit
l’Etat contre leur utilisation comme sociétés de
résistance ou d’opposition au pouvoir en place. Cela
n’arrêtera pas leur essor, d’autant que le second Empire
est marqué par une phase de rapide expansion économique
dont les ouvriers veulent aussi bénéficier. Ainsi de
nombreuses sociétés ouvrières se constituent
comme moyen d’organisation de la lutte. Ce phénomène
est marginal chez les fonctionnaires, voués à la
docilité et au conformisme. La Constitution de 1852 rétablit
d’ailleurs le serment de fidélité supprimé par
la Révolution de 1848.
1884
Dans
son deuxième souffle, « sa période
libérale » (au sens premier du terme, c'est-à-dire
favorable aux libertés individuelles, de penser, de s’exprimer
et non au sens économique du mot), l’Empire est conduit à
reconnaître le droit de grève (1864) ou plus exactement,
à ne plus faire de la grève un délit. Dés
lors, le groupement ouvrier typique sera la chambre syndicale.
L’organisation élémentaire des ouvriers a trouvé
sa forme définitive : le syndicat.
Le Second Empire
s’effondre dans la défaite de 1870 dont la fin des
hostilités fut signée à Sedan dans les Ardennes.
Cette précision est importante surtout pour moi dans la mesure
où je sui né dans ce département superbe qui a,
entre autre, donné naissance à Arthur Rimbaud et vu
résidé Jean-Baptiste Clément qui n’est autre
que l’auteur de cette chanson si connue qui s’intitule :
« Le Temps des Cerises ». Je referme cette
parenthèse touristique pour revenir à nos évènements.
Nous sommes en 1871 et la troisième République est
proclamée. La lutte entre les monarchistes et les républicains
est âpre et s’ouvre alors une période sanglante de
cette fin de 19ième siècle.

C’est
la Commune de Paris (18 mars 1871-27 mai
1871)
A
ne pas confondre avec celle du même nom qui a prévalu à
la destiné du peuple de Paris de 1789 à 1795 sous la
forme d’un gouvernement municipal. La seconde commune s’en
inspire. C’est l’insurrection, le peuple de Paris se soulève.
La Commune, formée dans la capitale après la levée
du siège de la ville par les prussiens et l’installation de
l’Assemblée à Versailles, fut l’œuvre des ouvriers
ainsi que des socialistes et des anarchistes. La
plupart des hauts et moyens fonctionnaires rejoignirent les
Versaillais. Mais beaucoup de petits fonctionnaires restent à
leur poste.
Tous ces insurgés
cherchèrent à gérer les affaires publiques sans
recours à l’Etat qui ne répondait pas à leurs
aspirations, à leur attente. Il se sentaient trahis. Ce
gouvernement populaire insurrectionnel fut renversé au cours
de la « semaine sanglante »
(21-27 mai 1871). L’entrée des troupes de Thiers dans
Paris fut suivie par l’incendie des bâtiments publics
(Tuileries, Hôtel de Ville), et aux massacres des parisiens par
les « Versaillais ». Rappelez-vous de la phrase
célèbre et non moins horrible prononcée par
Thierslors des derniers combats qui se déroulèrent
au Père- Lachaise, en évoquant le sort des insurgés
faits prisonniers : « qu’on
les fusille ». Vous pouvez lire le nom de ses
martyrs sur le « mur des Fédérés ».
Pas de quartier, il fallait réprimer sévèrement,
sauvagement pour leur couper l’envie de recommencer. Souvenez-vous
tout au début de cette intervention des propos de B.Praderie,
l’ex-DRH chez Renault.
A la brutalité
des troupes de Thiers, les communards répondirent par la
violence et notamment par l’exécution d’otages sur la
butte Montmartre, haut lieu également de combats sanglants,
d’où l’expression « la Butte rouge ».
Un évêque, Monseigneur Darboy, fut ainsi passé
par les armes. Le Sacré Cœur comémore cet évènement.
Il a été bâti par souscription populaire ainsi
que sur des fonds de l’église et de mécènes
pour à la fois honoré la mémoire de l’évêque
exécuté mais aussi pour « fêter »
l’écrasement de la Commune. Après avoir laminée
la Commune de Paris en 1871 et organisé une atroce répression,
la bourgeoisie et le pouvoir qui la représente, croient en
avoir fini avec le mouvement ouvrier. 30.000 communards ont
été tués pendant les combats, 45.000
sont arrêtés, déportés au bagne de la
Nouvelle-Calédonie ou emprisonnés.

La dernière condamnation à mort pour
participation à la Commune est prononcée en 1876. Mais
Le mouvement ouvrier renaît et les travailleurs reprennent la
lutte. Ainsi toujours en 1876, se tient à
Paris le premier congrès des syndicats ouvriers. Il
réunit 101 syndicats dont 30 de province. Mac Mahon est
président de cette IIIième République mais perd
les élections de 1879 et est remplacé par Jules Grévy.
C’est dans cette période (1879-1885) que des lois
importantes relevant des libertés publiques sont adoptées.
Jules Ferry, ministre de l’Education rend l’école primaire
obligatoire, gratuite et laïque.
1884 : le syndicalisme qui
s’est malgré tout développé illégalement
ou derrière la façade d’associations mutuelles ou
d’entraide est légalisé.
Ce
n’est pas le cas dans la Fonction Publique. Ces
associations mutuelles ou d’entraide fondées sur la base de
la solidarité qui organisent de fait l’assistance
sociale et qui contribueront à créer 6O ans plus tard
la Sécurité sociale mise à mal par le
libéralisme et les marchands du temple des temps modernes.
1884 est également l’année qui voit naître
les premières prestations sociales. C’est le cas dans
l’Isère pour les chargés de famille.
Ce
qu’il faut retenir pour bien comprendre le fait syndical, c’est
que ces associations mutuelles ou d’entraide se sont développées
sur une base professionnelle, par métier. Elles
donnent naissance à la Fédération
Nationale des Syndicats en 1886.
Ce premier regroupement syndical à l’échelle
nationale est soutenu par le Parti Ouvrier français et le
syndicaliste Jules Guesde,
membre du POF. Il s’agissait de déjouer une tentative de
captation des syndicats pour le compte de la bourgeoisie
républicaine. Or la toute jeune fédération ne
parvient pas à émerger du fait de sa subordination
étroite aux orientations du POF, ce qui est contesté à
juste titre par un grand nombre de militants. Mais au-delà de
cet environnement, cet échec tient aussi à ce que
l’horizon local et corporatiste l’emportait sur le niveau
national.
Créée
en 1892, la Fédération
nationale des bourses du travail va
« concurrencer » la Fédération
nationale des syndicats. Elle a pour but de fédérer
tous les groupements professionnels de salariés sur une base
géographique (un département, une localité, un
bassin d’emplois). Elle a comme principal animateur
Fernand Pelloutier.
Une de ses priorités est d’exclure de cette structure les
préoccupations politiques qui traversent la Fédération
nationale des syndicats.
La
question de l’indépendance est d’ores et déjà
posée.
1895
Cette
année là à Limoges la Fédération
nationale des syndicats et la Fédération nationale des
bourses du travail se regroupent pour donner naissance à la
Confédération
Générale
du Travail.
Le 23 septembre 1895, dans le cadre du congrès des ouvriers
métallurgistes, les délégués de 28
fédérations d’industrie, de 18 bourses du travail et
de 126 syndicats non fédérés constituent la CGT,
une organisation unitaire et collective.
Pendant plusieurs années
le dualisme, issu des deux fédérations fondatrices,
subsiste. Il faudra attendre le congrès de 1902 à
Montpellier pour que se réalise véritablement
l’unification des structures « horizontales »
et « verticales ». Dans la fonction publique qui, je
le rappelle, ne reconnaît pas le fait syndical, puisque la loi
de 1884 légalisant le syndicalisme n’est applicable que dans
le secteur privé, les agents, les personnels ont contribué,
dés le début et tout au long du 19ième
siècle, à l’émergence du syndicalisme.
Ils l’ont fait en s’organisant dans des « syndicats »
qui ne portaient pas le nom ou dans des associations comme nous
l’avons vu tout à l’heure.
On peut ainsi noter
pour les plus importantes et les plus représentatives :
Dés 1831, se
crée la Société des
instituteurs et des institutrices de France, très
puissante, très massive, très influente. Cette
profession est populaire, c’est une véritable institution
notamment depuis la loi Jules Ferry sur l’enseignement primaire.
1855 :
l’Association des Conducteurs des Ponts et
Chaussées et des Mines
1884 : les
agents des postes de Lyon se constituent en syndicat
En 1900, c’est
au tour des ouvriers des Monnaies et Médailles
de créer leur syndicat
Le
fait précède souvent le droit en matière sociale
et notamment lorsqu’il s’agit de s’organiser pour défendre
et promouvoir des droits pour les salariés. Rien n’est
octroyé, donné, offert. Tout s’est toujours gagné
dans la lutte, dans l’instauration d’un rapport de force
suffisamment puissant pour faire évoluer positivement les
situations.
Aussi
quand la loi de 1901 sur les associations est promulguée,
elle entérine dans les tables législatives une
situation de fait. Cependant, dés sa publication, elle va
permettre la multiplication, la prolifération des
« associations de défense des intérêts
des personnels » au cours des premières années
du XXième siècle. De 1901 à 1905 plus de 500
(515 exactement) associations sont déclarées dans les
services publics.
C’est le cas de nos
collègues douaniers de Marseille en 1902. Le 6 octobre de
cette année là 6 agents dont un brigadier, un
sous-brigadier et quatre préposés s’arrêtent au
seuil de la porte de l’ancienne caserne des Douanes. Deux sortant
de la caserne et quatre y allant rentrer. Après une brève
conversation (un quart d’heure à peine), ils rentrent au bar
du Midi et rédigent l’affiche suivante :
Avis
Les agents du service actif des
Douanes sont priés d’assister à la réunion
qui aura lieu le 9 courant au bar du Soleil Couchant, place Marceau,
à partir de 20H00.
Ordre du jour :
Formation
d’une société amicale
Les convocateurs : un groupe de douaniers
Vous
noterez que les collègues restent dans l’anonymat, c’est
vous dire si l’ambiance était bonne à l’époque
et les conditions du dialogue social excellentes. Il n’aura pas non
plus échappé à votre sagacité que seuls
les agents de la surveillance sont conviés. Cela se comprend
dans la mesure où seuls les agents des brigades sont astreints
à l’obligation de casernement et les agents des bureaux
n’avaient pas accès aux logements de la Masse. D’autre
part, la synergie en 1902 faisait défaut. Cela va beaucoup
mieux aujourd’hui.
75
agents répondirent à l’appel non sans difficultés
tant les pressions furent énormes de la part de
l’administration et de la hiérarchie. Ainsi, le lieutenant
de casernement Augé, je cite son nom pour humilier sa
famille s’il lui en reste, tenta par tous les moyens d’empêcher
la réunion.
Une
reconnaissance difficile
Cela
n’empêcha pas la création le 9 octobre 1902 de la
société des Douaniers de Marseille. Une commission de
12 membres est nommée. Elle organise des tombolas, un bal mais
elle entreprend aussi des démarches auprès des
commerçants pour obtenir des prix réduits. C’est la
cas pour un aliment de base qu’est le pain. Des interventions sont
faites auprès des élus politiques afin d’obtenir du
ministère des Finances l’autorisation et la reconnaissance
de cette société amicale que conteste l’administration,
y voyant là un danger pour elle, elle ne se trompait pas pour
une fois.
Ces associations ont eu
les pires difficultés pour se faire admettre par la
hiérarchie. Celle-ci se trouvait déjà soumise
aux critiques et elle envisageait avec inquiétude l’apparition
d’organisations qui auraient eu pour ambition de représenter
les agents et avec lesquelles il lui aurait fallu traiter. Au
niveau gouvernemental, les préventions contre les associations
de fonctionnaires étaient tout aussi fortes et l’on estimait
que la Douane, dont la majorité du personnel relevait d’un
statut paramilitaire, était, moins que tout autre service,
dans le cas de souffrir la constitution de telles associations.
La pression parlementaire fut cependant assez forte pour que le
gouvernement, lâchant du lest, acceptât la création
d’ « amicales » qui ne seraient
habilitées, ni à représenter leurs adhérents
devant l’autorité administrative, ni à permettre à
ceux-ci, de manière plus générale, d’agir
collectivement.
Le 7 décembre
1902, soit deux mois après la première réunion,
une autorisation « provisoire » est accordée
sous la pression aux sociétés des douaniers des Bouches
du Rhône et de la Gironde. A ce propos le président de
la société de Bordeaux, un dénommé
Delmas, était appelé « le père
des Amicales ». La nouvelle de cette autorisation
provisoire arrive le matin même à 9H00 par dépêche.
La Commission marseillaise d’initiative des 12 se réunit
rapidement et organise le 14 décembre, de midi ¾
à une heure ¾, une permanence pour prendre les
adhésions. 275 agents souscrivirent
ce jour là.
Le lendemain à
14H00, ce sont au total 423 collègues
qui souscrivent à l’Amicale et ce sans condition aucune
puisque les statuts n’avaient pas encore été rédigé.
On ne s’embarrassait pas de ce genre de détail à ce
moment là. En 1905, forte de ses nombreux adhérents
et de sa notoriété ainsi que des appuis des élus
locaux, l’Amicale de Marseille devient le Syndicat des Douanes
actives- Section de Marseille. Tous les gouvernements ont adopté
en ce qui concerne le droit syndical des fonctionnaires une attitude
négative. Les déclarations des ministres ou de la
majorité des parlementaires tendant à démontrer
le caractère illégal des syndicats sont nombreuses et
traduisent une position constante. Mais là encore le fait
précède le droit.
D’autres amicales ou
sociétés se créent un peu partout dans la France
douanière. Elles se transforment selon les situations et les
possibilités en syndicat. Elles ou ils abordent des problèmes
liés au quotidien des douaniers (je parlais du prix du pain
tout à l’heure), mais adoptent au fil du temps, petit à
petit une démarche que l’on peut qualifier de revendicative.
Ainsi
sont dénoncés pelle mêle les manques de moyen,
le poids écrasant de la hiérarchie, le caporalisme
ambiant, les pressions diverses (l’avancement se fait à la
tête du client, la notation n’existe pas), les mauvaises
conditions de travail, la non reconnaissance de la pénibilité
dans l’exercice des missions. Il en était en effet
irréaliste d’imaginer que les associations ainsi constituées
se comporteraient uniquement en sociétés de secours
mutuel, et sans doute ne se fit -on pas en haut lieu d’illusion de
cette nature.
Ces
problèmes conséquents sont spécifiques à
la branche de la surveillance. Nos collègues « opérations
commerciales » de l’époque sont moins exposés
à ces problèmes. C’est là aussi une des
explications du fait syndical dans le service actif. C’est dans
cette branche que notre SNAD va y puiser ses racines et ses forces.
Cependant en 1904, il se
forma une « Union générale des agents du
service sédentaire des douanes ». Les diverses
amicales du service actif se réunirent ensuite en une « Union
générale des agents du service actif »,
marquant ainsi le terme d’évolution du mouvement présyndical
au sein du service des brigades.
Un
clivage en exergue
L’une des données
marquantes de ce rassemblement du personnel au sein de ces
associations est le clivage entre les agents des bureaux et ceux des
brigades, clivage qui allait bien au-delà d’une
discrimination formelle, puisqu’elle s’accompagnait de
divergences sur le plan tactique et en matière de
revendications. Cette situation, je le rappelle, traduit une réalité
de la vie administrative de l’époque, les deux branches
d’activité cohabitant et collaborant sans qu’il existât
entre elles une réelle harmonie. C’est la cas par exemple
des dispositions concernant le régime disciplinaire dans
lequel les agents des brigades voyaient poindre une remise en main de
la Surveillance. Ils rejetèrent donc ces évolutions en
appelant au boycott des élections au conseil de discipline
alors que dans le même temps ces dispositions sont bien
accueillies par les sédentaires.
A cette dichotomie
fondamentale s’ajoutaient d’autres clivages qui affectaient aussi
bien le service actif que le service sédentaire. Les officiers
des Douanes avaient constitué entre eux, dés 1906, une
association fraternelle. Des sous-officiers avaient formé, de
leur côté, l’année suivante, une Union générale
des sous-officiers des douanes de France et d’Outre-Mer. Chez les
sédentaires avaient vu le jour, également en 1907,
l’association des rédacteurs et agents supérieurs de
l’administration centrale des Douanes présidée par le
chef de bureau qui allait devenir administrateur.
A la veille de la
première guerre mondiale, la différence d’optique
entre les deux principales associations, les Unions générales
du service actif et du service sédentaire, était nette
en ce qui concernait les rapports avec la Direction Générale.
Alors que les sédentaires étaient en bons termes avec
le Directeur général de l’époque (J.Branet),
certains actifs n’hésitaient pas à accuser le DG
d’avoir « déclaré la guerre au personnel
des brigades » (L’Action Douanière numéro
14 de 1914).
En
1905, les 515 associations professionnelles ou syndicats dans les
services publics se regroupent dans la Fédération
Professionnelle des Personnels civils de l’Etat. Elle
revendique 200.000 adhérents dont notamment les 9.700
adhérents de l’Union générale des
Contributions indirectes et les 12.000 affiliés à
l’Union générale du service actif. Cette fédération
professionnelle n’est pas adhérente à la CGT, elle le
fera en bloc en 1920.

La
Charte d’Amiens
En 1906,
la CGT tient son congrès à Amiens. Celui-ci est, à
juste titre, représentatif des conceptions dominantes dans la
CGT. La résolution générale du congrès,
ultérieurement connue sous le nom de Charte d’ Amiens,
en offre une représentation synthétique. Elle marquera
comme référence historique la plupart des grands débats
ultérieurs dans la CGT, s’agissant notamment des rapports
du mouvement syndical aux partis politiques.
En 1906, la Charte
d’Amiens traduit la nécessité pour la CGT d’affirmer
son identité dans un contexte où s’exerce la pression
répressive de l’Etat et un Parti Socialiste dont la
direction de la confédération redoute
l’interventionnisme. La Charte d’Amiens
est un tout où la lutte de classe est clairement affirmée.
Elle doit être quotidienne et aboutir à la
disparition du salariat et du patronat. Un fois fait le syndicat
suffira à tout, il englobera le politique, il organisera la
vie de la société. L’Etat sera rejeté. Pour ce
la un seul moyen : la grève générale.
Malgré
son adoption à une majorité très large et
composite, la Charte d’Amiens ne suffira pas à assurer la
solidité et la cohésion des positions de la CGT. La
tourmente de 1914-1918 révèle la faiblesse de son
idéologie et de ses pratiques. Un situation conflictuelle
traverse l’organisation autour de l’Union Sacrée. Cette
question prendra plus d’acuité après l’assassinat
de Jaurès. Il y avait les partisans du soutien sans faille et
sans conditions à l’effort de guerre et ceux qui militaient
pour la paix. Dans notre administration, du fait de la participation
active d’une grande partie des services aux combats, les deux
Unions générales prirent la décision de
« s’ajourner » dés le début des
hostilités.
B)
– Les principales caractéristiques :
L’opposition au sein de la CGT,
concernant l’attitude à adopter sur le conflit de la
première guerre mondiale, fait émerger deux courants
principaux qui traversent l’organisation ouvrière depuis son
origine. Cela est d’autant plus vrai que le besoin d’unification
sur le plan national et interprofessionnel face aux stratégies
du patronat pour les salariés du privé ou du
gouvernement pour les fonctionnaires s’intensifient. Aussi les
syndicats de métiers restent majoritaires.
Les
deux courants de pensée :
1)-
L’Anarcho-syndicalisme : il domine jusqu’en 1910.
Il est la rencontre du mouvement syndical et d’une doctrine
politique, l’Anarchie, avec la pratique quotidienne syndicale. Les
raisons ne manquent pas pour expliquer ce phénomène :
- l’accroissement du mouvement de concentration des entreprises
- le rôle répressif accru de l’Etat et du patronat
- « la trahison » de dirigeants issus de la
classe ouvrière comme Aristide Briant qui fut Président
du Conseil (1er ministre de l’époque) en 1910 et
ministre de l’intérieur de Clemenceau.
Ceux
qui inspirent ce courant ont pour nom Jules Guesde, Louise Michel,
Bakounine, Proudhon, l’allemand Stimer, Jean Grave ou Georges
Sorel.
2)-
Le Réformisme : ce courant est
caractérisé par le refus de reconnaître
l’antagonisme de deux classes, à savoir ceux qui vivent du
fruit de leur travail, qui vendent leur force de travail et ceux qui
leur achètent et vivent du travail des autres. D’un côté
donc la classe ouvrière, la plus nombreuse et de l’autre le
patronat des grandes entreprises. Les réformistes ne
souhaitent pas de changements radicaux dans les relations entre le
Capital et le Travail. Ils considèrent qu’aucun autre mode
de fonctionnement économique n’est possible. Il convient
dés lors de faire en sorte d’améliorer le sort des
plus démunis dans ce cadre existant et par conséquent
d’accompagner les choses dans ce système.
- Le syndicalisme s’est construit dans les
luttes, contre la volonté du patronat et de la bourgeoisie.
- Le syndicalisme dans la fonction publique se
constitue à la fois avec et parallèlement à
celui qui se construit dans le privé, dans le monde ouvrier.
C’est pour cela, comme je vous l’indiquais précédemment,
que l’adhésion de la Fédération
Professionnelle des personnels civils de l’Etat
s’opère dans son entier. Cette dernière deviendra
après la Grande Guerre la Fédération Générale
des Fonctionnaires.
Concernant
ce syndicalisme Fonctionnaire, trois éléments sont
essentiels :
un syndicalisme de masse. En 1896, on dénombre 416.000
fonctionnaires et dés 1907 près de 200.000 d’entre
eux sont adhérents à la Fédération
Professionnelle des personnels civils de l’Etat
* un syndicalisme vertical et cloisonné, très
délégataire.
- une logique de bloc des fonctionnaires dans la CGT qui appelle
une logique de bloc des syndicats dans la Fédération
Générale des Fonctionnaires.
Je
ne saurais passé sous silence avant de poursuivre plus en
avant deux évènements dont l’importance ne vous
échappera pas. Nous sommes en 1919 dans un pays et une Europe
ravagés par les combats de cette première guerre dite
« moderne ». En France les grèves se
succèdent, l’activité revendicative renaît et
décuple d’énergie tant les privations ont marqué
les esprits. Les mouvements ont pour objectif l’augmentation des
salaires, la réduction du temps de travail. La révolution
d’Octobre suscite un intérêt grandissant parmi les
militants des syndicats et, au fur et à mesure qu’elle est
mieux connue en France, exerce une attraction favorable à la
mise en mouvement des masses. Cela concerne toutes les forces
sociales puisque la bourgeoisie elle-même se réorganise
en créant la Confédération Générale
du Patronat Français.
Réorganisation encore toujours la même année avec
la naissance de la CFTC, qui dans l’esprit de ses créateurs
dont l’Episcopat, est destinée à faire pièce
au mouvement révolutionnaire. Sa doctrine de départ est
claire : c’est celle de l’église, l’Encyclique
Rerum Novarum à laquelle les statuts font référence.
La phrase qui suit la résume clairement : «
Le terme de notre action syndicale serait de réaliser le
principe de la collaboration pacifique du capital et du travail dans
l’entreprise et de répartir, équitablement, les
profits laissés par celle-ci…notre idéal chrétien,
fait de fraternité, notre conception économique
réclament la collaboration des classes et la coopération
pour la production. Nous empêcherons toujours de nous rallier à
une doctrine basée sur la lutte des classes… »
* Dés son origine, le syndicalisme confédéré
est porteur d’une dimension professionnelle et interprofessionnelle
et donc de structuration verticale et horizontale. Or la FGF en
se constituant et en adhérant en bloc à la CGT,
trouvera difficilement le chemin de « l’inter
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